De la pipe à l’Arena
Etude des processus de reconquête de porte de la chapelle par la métropole
Depuis les années 90, avec l’arrivée du crack en France, la Porte de la Chapelle échappe à la logique de la métropole capitaliste. La porte et le quartier alentour deviennent la vitrine de consommation et de la vente de crack, dérangeant l’ordre social et marchant. C’est un espace sans valeur foncière, à l’intérieur de l’enceinte du périphérique parisien, que la métropole va chercher à tout prix à occuper.
Le pouvoir met alors en place une série de pratiques pour nettoyer le quartier. Cela s’illustre d’abord dans les années 90 avec l’expulsion de tous les squats qui abritaient les usager.e.s de crack. Le squat ne créant ni valeur marchande, ni rente locative, ni valorisation foncière, il s’opposait à la dynamique de rentabilité et d’attractivité voulue par la métropole. Les usagers de crack se retrouvent alors dans l’espace public pour vivre et consommer. Ce déplacement de population pose alors des problèmes sécuritaires et sanitaires réels, plongeant encore plus les usagers dans la précarité et multipliant les conflits avec les riverains (nouveaux et anciens).
Les 10 dernières années ont vu se succéder différentes tentatives de pacification du quartier par l’état et le capital. Cette zone ultra conflictuelle, ne permet pas la structuration de l’espace en fonctionnalités claires et distinctes, qui apporteraient une valorisation économique au quartier; l’espace public étant occupé par une population produisant des nuisances, des nuisibles. La gestion des problématiques par la métropole se fait uniquement sous un angle sécuritaire,sans gestion sanitaire, au travers des pratiques répressives, et via un aménagement du territoire basé sur le contrôle.
On tentera ici d’analyser les mécanismes mis en place par la métropole, le nettoyage et la transformation de la porte de Chapelle, en étudiant d’abord les discours et les pratiques de la déshumanisation des corps nécessaires à ce nettoyage, puis l’évolution de la structuration de l’espace qui en découle. Nous interrogerons la place de la drogue, du soin et de la santé dans le capitalisme, ainsi que ses alternatives.
Hygiénisme et colonialisme : la création d’un indésirable dans le nord de Paris
Hygiénisme et colonialisme
Le nettoyage de porte de la chapelle c’est d’abord fait par la création d’un autre, le « cracker » qui s’ancre complètement dans l’hygiénisme. L’hygiénisme colonial, n’est pas qu’un ensemble de pratiques sanitaires mais une structure du pouvoir total agissant sur la perception des corps et l’organisation de l’espace avec pour premier levier la hiérarchisation sociale. Comme le rappelle Michel Foucault1, les dispositifs de sécurité reposent sur une logique qui assure la mise à l’écart de tout ce qui peut troubler l’ordre général. Les corps colonisés, perçus comme « vecteurs de maladie », ont été produits comme dangereux pour l’homme blanc diabolisant le métissage, justifiant la ségrégation et l’organisation raciale du travail.
Cette logique ne disparait jamais totalement, elle se reconfigure sans arrêt dans la gestion des populations considérées comme indésirables. La construction contemporaine du crack comme « problème public » en est un exemple frappant. Comme le montrent R. Bécue et L. Ridel dans La construction du crack comme “problème public”, 1986-2023 2, l’usager de crack est progressivement désigné comme « figure de l’indésirable » : « La figure de l’usager de crack comme indésirable se construit à l’intersection d’autres publics désignés comme “menaçants” dans l’espace public, dont les personnes en situation de précarité sociale, les migrants et les travailleuses du sexe. »
Cette catégorisation permet conséquemment de définir des périmètres de danger, et par continuité des zones devant être purifiées. Comme le dit l’article, les représentations médiatiques participent à « mettre en valeur la figure du riverain comme victime dans ce processus de co-production de l’indésirabilité », renforçant la légitimité des interventions policières et des politiques urbaines sécuritaires.
Construction du « cracker » comme indésirable
L’hygiénisme ne produit pas seulement des espaces propres, il produit avant tout des corps sales. Avant de pouvoir nettoyer un quartier, il faut fabriquer celles et ceux qui devront en être chassé.es. Dans le cas du crack, ce travail de fabrication passe par des décennies de discours médiatiques, politiques et policiers qui transforment une pratique, une dépendance et des situations de survie en figure de l’indésirable.
Comme le montre Marie Jauffret-Roustide dans La construction du crack comme « problème public ». Socio-histoire des imaginaires sur des publics considérés comme « indésirables » (1986-2023)3, le crack est progressivement construit comme un « problème public » à travers tout un ensemble de récits, d’images et de catégories sociales/morales. Il n’est plus seulement question d’une substance, mais d’un type de population à part entière : les « crackhead », les « zombies », les « fous ». Ce vocabulaire n’a rien d’anodin. Il déshumanise. Il retire aux personnes leur consistance sociale, leur histoire, leurs conditions matérielles d’existence, pour ne laisser apparaître qu’un corps inquiétant, errant, et violent. Le « cracker » n’est plus un pauvre, un malade, un exilé : il devient une nuisance et une menace.
C’est là que l’hygiénisme retrouve sa logique coloniale. Comme hier avec les corps racisés et pauvres, il s’agit de produire une population comme menace pour l’ordre public, la salubrité et la tranquilité des honnêtes gens. Le crack devient alors moins un enjeu de santé qu’un prétexte de tri social. Ce qui est visé, ce n’est pas seulement l’usage du produit, mais la présence visible de certaines personnes dans l’espace public. Des personnes déjà reléguées car précaires, souvent racisées, parfois migrantes, parfois travailleuses du sexe.
L’article montre bien que cette indésirabilité se construit à l’intersection de plusieurs figures déjà stigmatisées. L’usager de crack visible concentre en lui plusieurs peurs sociales. Il devient la condensation parfaite de tout ce que la métropole ne veut plus voir alors qu’elle prétend pacifier ses marges.
Parallèlement, la presse et les pouvoirs publics fabriquent une autre figure : celle du citoyen-victime. Ce récit dominant crée une asymétrie fondamentale avec d’un côté, des habitants légitimes qu’il faudrait protéger, de l’autre des corps illégitimes qu’il faudrait déplacer. Ce face-à-face fait disparaître les causes structurelles de la situation comme la pauvreté, l’abandon institutionnel, les violences policières, ou la destruction des lieux de survie, pour réduire le problème à une question de cohabitation impossible. La solution est déjà contenue dans le récit : évacuer, disperser, nettoyer.
C’est tout le sens de la construction du « cracker » comme indésirable. Il ne s’agit pas seulement de décrire une réalité sociale, mais de rendre acceptable une expulsion. La déshumanisation prépare l’aménagement. Le récit de la nuisance prépare la reconquête foncière et à la Porte de la Chapelle comme ailleurs, la métropole ne nettoie jamais simplement un espace : elle commence par désigner les vies qui, selon elle, le salissent.
Déploiement sécuritaire et rentabilisation du quartier
La refonte de porte de la chapelle
À la Porte de la Chapelle, ce modèle se matérialise dans l’espace public nouvellement livré : les nouveaux îlots de quartiers fermés sur l’extérieur, la place aseptisée et totalement visible autour de l’Arena, et la multiplication des caméras s’inscrivent dans une logique d’appropriation urbaine. L’espace doit empêcher la présence des corps définis par les politiques comme indésirables.
La gestion des usagers de drogues, des personnes sans-abri et des exilés, s’articule ainsi avec un urbanisme dit défensif, qui « nettoie » la zone tout en la préparant à son nouvel usage métropolitain (Arena, JO, attractivité territoriale).
La transformation de la Porte de la Chapelle apparait alors comme le sursaut d’un hygiénisme hérité du colonialisme, où l’urbanisme sert à produire un environnement dépourvu de tout ce qui a été désigné comme non-sain : corps pauvres, migrants, usagers de drogues, appropriations urbaines, espaces de survie « illégaux ».
L’Adidas Arena, entre panoptique et pacification par l’événement
Remplaçant un ancien parking de plusieurs étages, la nouvelle Adidas Arena occupe tout le secteur nord-est du quartier. Ce bâtiment a joué un rôle central dans le renouvèlement de la Porte, projet d’intérêt national dans le cadre des Jeux Olympiques. En effet, sa présence a fait, en partie, office de justification auprès de nombreux médias pour expulser les usagers de drogue présents aux alentours. Grâce à une rhétorique mettant en avant le caractère exceptionnel et d’importance nationale des jeux, qui se voulaient inclusifs et apolitiques, leur tenue et ses conditions n’ont pas été soumises au débat.
L’Arena est posée sur un parvis sans obstacle, et dispose de nombreuses caméras de surveillance sur ces façades. Le parvis, très épuré, offre une visibilité complète pour les forces de l’ordre, avec un simple passage en voiture à proximité du site. La visibilité est renforcée par l’ouverture de l’infrastructure du pont du Charles de Gaulle Express, qui faisait avant figure de fracture visuelle. Ses piliers aujourd’hui libérés, permettent de nombreuses voies de passage et des vues directe sur la place. L’architecture de cette place illustre le contrôle complet de l’espace par le biais d’axes de visibilité pouvant rappeler une certaine forme de panoptique4. Cet effet est évidemment renforcé par les caméras de sécurité privée du site, augmentant la sensation d’être observé.e.
À cet effet est couplé un ensemble de pratiques propres à l’usage même de l’Arena. Comme vu plus haut, elle a été construite pour les JO, or cet évènement a servi de démonstration pour la pacification ou comme le dit Mathieu Rigouste, sociologue critique de la police, « Les grands évènements sportifs, comme les JO, la Coupe du monde de football ou la Coupe du monde de rugby, sont des grands moments d’expérimentation et de normalisation, tout comme les grandes catastrophes. »5. En plus d’expérimentations durant les JO, l’Arena joue un rôle donc de pacification, au travers d’une organisation quasi journalière d’évènements (matchs, concerts, conférences …). Ces évènements engendrent systématiquement le déploiement de forces de sécurité publiques et privées aux alentours de l’Arena, entraînant forcément une occupation du quartier pour le pacifier.

Position et axe de vision des caméras de surveillances autour de l’Adidas Aréna
Chapelle internationale, Une production de la prévention situationnelle
À l’ouest du secteur de Porte la Chapelle, un nouveau quartier est aussi sorti de terre, Chapelle internationale. Les grandes tours très modernes, cachées derrière un alignement d’immeubles plus anciens sur rue, dénotent grandement avec l’ancienne friche ferroviaire qui occupait précédemment l’espace. Ce quartier est vendu comme un modèle des politiques de la ville, intégrant parfaitement activités, logements et environnement, avec sa mixité programmatique tant voulue par la ville néolibérale, mais les enjeux sécuritaires ne semblent pas en reste.
En effet, le quartier est conçu comme une forteresse, avec très peu d’accès et est quasiment invisible lorsque l’on se trouve sur le boulevard. La place publique, quant à elle, est très épurée (aménagements absents et traitement de sol uniforme plan) et privée de recoin, permettant aux forces de l’ordre de l’embrasser d’un seul regard et d’évaluer d’un seul regard la présence ou non d’indésirables. L’espace public est réduit au minimum, son interface avec les cours et les jardins d’immeuble est grillagé, avec des accès difficiles, symbolisant la résidentialisation extrême du quartier. Le quartier ne dispose que de très peu d’espaces non-privatisés qui permettraient à des indésirables de s’y reposer.
Ce dispositif n’est pas neuf, et n’est pas propre à Chapelle internationale. Il s’inscrit parfaitement dans la doctrine de prévention situationnelle qui modèle les rénovations urbaines depuis les années 90. Cette doctrine qui part du principe que certains espaces peuvent produire des comportements criminogènes, vise à modifier les projets urbanistiques pour faciliter le contrôle de la police, et éviter leur appropriation par des personnes indésirables. L’ensemble des pratiques que l’on retrouve à Chapelle internationale font partie des plus courantes de la prévention situationnelle et ont d’abord été testés dans les quartiers populaires avant de venir s’implanter dans tous les projets de grands ensembles.

Inefficacité de la répression et réduction des risques
Déplacer le problème n’est pas la solution
L’ensemble des méthodes que nous avons vues visant à expulser les usager.e.s du crack du quartier de Porte de la Chapelle incarnent une réponse sécuritaire à la question du crack et se contentent de repousser le problème hors du quartier. En effet, depuis la restructuration du quartier, des campements se sont formés puis ont été démantelés dans tout le Nord-Est parisien, entretenant une politique de harcèlement permanent des usager.e.s de crack, les repoussant jusqu’à l’épuisement et ce sans proposer de solution autre que le rejet constant vers d’autres lieux. Ainsi, le « problème » du crack n’est pas résolu mais la spéculation foncière peut d’ores et déjà reprendre son cours dans le quartier.

Déplacement des usager.e.s de crack entre 2020 et 2022 dans le nord-est parisien
Cette gestion du crack est très récurrente au sein des métropoles6 qui voient seulement les usager.e.s du crack comme des parasites nuisibles et indésirables qu’il faut déplacer car iels empêchent la rentabilisation de l’espace. Ainsi, le problème étant posé sous cet angle, la réponse apportée ne peut-être que sécuritaire. Elle efface et empêche d’autres approches se basant par exemple sur le soin et le vivre avec, portées par de nombreuses associations et militant.e.s impliquées et connaisseuses du sujet.
Réduire les risques et vivre avec
Ces solutions ont pourtant montré leur efficacité, en particulier dans la gestion de la consommation de l’héroïne et de l’épidémie du sida dans les années 80 et 90, notamment avec la méthode de la réduction des risques (RDR). Face à l’inaction des états pour endiguer le phénomène, qui touche principalement les marges (usager.e.s de drogues et personnes homosexuels), cet ensemble de méthodes permet de limiter les pratiques dangereuses pour les individu.e.s, en matière de sexualité et de consommation de drogue.
La RDR part du principe que la consommation de drogues continuera d’exister malgré toutes les formes de répressions sociétales et qu’il vaut mieux apprendre à vivre avec que la nier. Elle se base aussi sur l’idée que les traumatismes et la société peuvent provoquer une consommation et/ou des pratiques à risque, ou comme le dit M.E. O’Brien dans Junkie Communism7 : « Cette approche fait appel à une posture éthique et pratique qui est tout aussi rare dans les services sociaux qu’au sein des milieux politiques radicaux : elle cherche à soigner les parts douloureuses, traumatisées et auto-destructrices des personnes, de prendre au sérieux leur capacité à se transformer et à guérir, sans imposer un jugement étroit et préconçu sur ce que les gens devraient être ou chercher à devenir ».
Dans la pratique, ces méthodes se matérialisent notamment par la distribution de matériels : consommations stérilisées (pipes, dans le cas du crack), soins plus classiques, mais aussi produits de substitution pour permettre le sevrage. Ces distributions, qu’elles soient organisées dans un centre ou par camion ambulant (accédant à des personnes ne pouvant pas ou peu se déplacer) permettent aussi de créer du lien, un suivi en dehors d’un système répressif pour les usager.e.s ; et de créer des relations de confiance.
Conclusion
La Chapelle Internationale et l’adidas Arena ont consisté, sous le couvert de la ville durable pour l’un, et d’un événement sportif se voulant rassembleur et apolitique pour l’autre, en un formidable moyen pour la puissance publique d’achever la « pacification » et la rentabilisation foncière de la porte de la Chapelle, le lieu le plus emblématique de la consommation du crack à Paris.
Appuyé par un discours hygiéniste et sécuritaire hérité de logiques coloniales, ces projets ont permis à la métropole et au marché de reprendre la main sur ces territoires. Le « crackhead », lui, sans cesse déshumanisé et désigné comme ennemi, est le grand absent des réflexions qui ont entouré la restructuration de la porte.
Repousser les marges loin du centre capitaliste n’a cessé d’aggraver la situation. Seule une politique sanitaire et du « vivre avec » permettra réellement de traiter un problème qui est avant tout social. S’inspirer des solutions concrètes proposées par les militant.e.s et associations ainsi que des expériences passées d’auto-gestion est une première solution.
La désignation d’un agent externe au corps social a toujours été une manière de discipliner l’ensemble de la société et les espaces qu’elle occupe. Cette épuration par la marge n’a pas de limite fixée, l’agent externe est mouvant: aujourd’hui le crackhead, demain …
1 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, 1977
3 Marie Jauffret-Roustide, La construction du crack comme “problème public”, 1986-2023, 2024, https://journals.openedition.org/hms/9356
4 Panoptique : Définition https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/panoptique
5 Citation issu de l’entretien d’Index avec Mathieu Rigouste https://www.index.ngo/eclairages/les-catastrophes-et-les-grands-evenements-servent-daccelerateurs-au-capitalisme-securitaire-entretien-avec-mathieu-rigouste/
6 « Produire et réguler les espaces publics contemporains », Muriel Froment-Meurice, 2016
7 M.E. O’Brien, Junkie Communism https://agitationautonome.wordpress.com/2020/07/06/junkie-communism/